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Le possible poète

Arrive-t-il encore qu’en ce monde ennuyé apparaisse un poète plus ennuyé encore (quoiqu’en un sens bien différent)? Le sens est parfois sacrifié à la rime mais à quoi faire rimer aucun sens ici-bas? Qu’aurais-je à proposer, moi qui n’ai plus de nom, que honteux et risible, et vous plus aucun goût pour rien qui soit nouveau? Rimer, ce coup, vous me l’avez déjà porté, c’était rêveur, c’était le temps du scepticisme, que je pouvais bien supporter, en tirant  un peu d’épaisseur à être votre envie secrète, votre coupable tentation. Ridiculisé par crainte d’être adoré, cela me convenait assez. Mais ce temps est révolu, d’impénitent idéaliste je suis passé inexistant. On continue bien sûr à m’appeler mais, soit que je ne me reconnais pas, soit que j’ai l’oreille un peu plus susceptible, c’est un autre qui répond à ma place. Vous me direz jaloux, car c’est aussi l’époque des catégories. J’ai compris maintenant que la victoire est scellée, appelons-la psychologie. La question n’est pas là, aussi décrétons-le: je vous parle en jaloux. Accordez moi que cette jalousie m’excède : il y a derrière moi tellement à redire. Que vous importe d’ailleurs la jalousie d’un spectre, dans un monde de droits qui m’en a retiré jusqu’à celui de faire la plus petite distinction? Des vétilles, des chicaneries d’esprit oiseux, que sais-je encore, moi qui, faute de rien comprendre à la bêtise qui vous dévore, suis bien en peine de vous prêter parole. Parlez-vous, peu m’importe à mon tour, je ne cherche que la mienne. Où est son étendue, son point d’application sont les dernières questions qui me retiennent enfin de fondre dans l’oubli. Rien de nouveau à ce que vous travestissiez les mots. Subventions, célébrations, ateliers, la pantomime scandaleuse va son train, bien loin du vieux Van Gogh et son oreille coupée. Rien de nouveau à l’imposture, les sages nous l’ont déjà dit. Ce qui l’est néanmoins m’est plus catastrophique : on m’a incorporé, digéré, recyclé. En un mot comme en cent, et vous n’en êtes pas avares, on m’a pris ma parole, ma raison d’exister. Je la vois parader, lessivée, avariée et faire la roue de paon au grand bal des vendus. Caduque est mon discours  et ma pensée désuète, mais les vôtres sont rances de n’être jamais nées que sous un soleil pâle. Voyez-vous, les rayons de l’idée ne traverse pas les vitres de la serre. Rien n’est en vous qui parle, vos mots sont des mort-nés, votre langue est un membre qu’on aurait empaillé et qui bat la mesure au son creux des sophismes. Qui se révolte est un farceur, un fou de l’ombre retenu dans des ténèbres nostalgiques. Vous êtes courant, je suis pierre, je suis inerte, je suis la muette muselée. Car vous riez de tout, car il n’en coûte rien, le penseur est risible, l’esthète est dépassé, le poète est un mot qu’on ne peut prononcer. Qu’aurais-je donc à vous dire, vous qui n’existez plus, que mécaniquement, dans un désert absurde? Où trouverais-je l’image qui fait croire à l’aurore, un semblant de réel à tordre en firmament : votre système est infaillible, rien n’y traîne parterre qui ne soit pas enregistré dans tout son devenir possible. Si je cogne, vous commenterez l’agression, tout reviendra toujours au même : la légitime, et objective, alimentation du progrès. Et tout le monde aura toujours raison d’aller ce sens!  Alors que faire retentir, les oreilles vont bientôt rentrer dedans les crânes, les oreilles cirées rentreront dans les têtes qui ne savent plus goûter aucun chant de sirène, la bouche elle-même se fermera, les aliments passeront par des intraveineuses sans doute. Car il n’y aura bientôt plus rien à dire, rien à entendre : on saura, dès la naissance, que le jeu est perdu, bientôt vous aurez tué jusqu’à la nostalgie de l’expression perdue. 


©  par Studio d'Azy